Ce jour-là, je décide d’essayer une nouvelle recette en pâtisserie. Mon choix se porte sur le gâteau renversé à l’ananas. La préparation est simple, d’après un site de cuisine que je consulte régulièrement pour apprendre. La liste des ingrédients est la même que pour un gâteau classique – œufs, farine , levure chimique, sucre, beurre, – sauf qu’ici, l’élément essentiel, c’est l’ananas. Tout est réuni sur la table à manger qui me sert de plan de travail.
Je commence par peler mon fruit à la couleur jaunâtre, tacheté de rouge par endroits , avec sa tête aux feuilles toutes défraîchies. Il a trop attendu dans ma cuisine depuis son arrivée du marché il y a quatre jours. Je prends soin de séparer la peau de la pulpe jaune très juteuse. Le jus dégouline sur le couteau et sur ma main à chaque fois. Je découpe ma pulpe en rondelles mi-fines puis, je les mets dans deux bocaux différents. L’un sera pressé pour faire du jus. L’autre, par contre, restera en entier pour être utilisé au fond du moule.
Le jus d’ananas du premier bocal en inox est rejoint progressivement par les œufs, une partie du sucre, la farine, la levure chimique et le beurre fondu. Je remue le tout avec la souplesse et l’agilité du fouet constitué de trois filets d’acier pliés et encastrés dans un manche en bois. Au bout de plusieurs minutes, le mélange est totalement homogène. Il faut à présent mettre la pâte obtenue dans le moule en aluminium et l’enfourner dans la marmite préchauffée qui me sert de four. Sauf que… avant de passer au four, une étape très importante est nécessaire.
D’après la recette, que je suis à la lettre… je fais fondre le sucre restant avec une légère quantité d’eau. L’objectif… obtenir du sirop de sucre que je verse ensuite dans mon moule rectangulaire, puis, j’y introduis les rondelles d’ananas réservées plus haut. Une fois cela fait, je verse la pâte au-dessus… direction le four. Le minuteur est réglé pour sonner 40 minutes plus tard, le temps que dure la cuisson.
En attendant… je fais quelques rangements dans mes affaires car c’est le jour du déménagement. Je tiens absolument à manger un gâteau une dernière fois dans cette maison avant de rejoindre une autre. Hélas ! Ma maman arrive avec le camion au moment où le minuteur m’annonce que le gâteau est prêt. Je le sors du four. Il est tout doré, moelleux à vue d’œil et au toucher , en plus de la belle odeur exquise qu’il dégage. Je le démoule et… je le renverse sur le dos. La face arrière du gâteau présente une jolie couleur caramélisée auréolée des trois rondelles d’ananas toutes luisantes. C’est exactement le résultat que je souhaite obtenir. Ma recette est réussie. Je laisse le gâteau refroidir sur l’étagère de la cuisine. Je vais le manger quand on aura fini de ranger les effets dans le camion, me dis-je.
En effet, ma daronne arrive à bord d’un véhicule à cabine avancée et à plateau moyen non couvert. Elle est accompagnée de trois messieurs : le chauffeur, qui a sensiblement le même âge qu’elle, et les chargeurs, deux jeunes hommes un peu plus vieux que moi mais pas tant que ça. Nous nous activons tous ensemble pour charger le plateau du camion. Les meubles, les valises, les assiettes, les seaux , les marmites, bref, tout effet qui nous appartient y est installé avec minutie et méthode . Les chargeurs sont des spécialistes en gestion de l’espace. Au bout de quatre heures de chargement, ils ont réussi à faire tenir un appartement de quatre pièces dans un camion de taille moyenne.
Très occupé à porter les effets, le gâteau est complètement sorti de mon esprit. D’ailleurs, je ne fais plus de tour à la cuisine jusqu’à ce qu’elle soit complètement vide. La daronne s’est chargée de cela. La maison est ainsi totalement vidée et balayée. Nous prenons donc la route pour le nouveau domicile situé à quatre kilomètres plus loin dans un quartier voisin.
Cette fois-ci, nous sommes à l’étage, au deuxième niveau d’ un immeuble , contrairement à l’ancien local où nous étions au rez-de-chaussée. L’aménagement est très ardu car il faut monter les quarante-huit marches d’escalier avec tout le mobilier. L’opération prend deux heures aux chargeurs, moi y compris. Pendant tout ce temps, déménagement et aménagement, le jour a laissé place à la nuit. L’opération est terminée. Le chauffeur et ses acolytes sont partis.
Celle qui paye le loyer et moi soufflons un peu. C’est à ce moment que mon esprit se rappelle de mon magnifique gâteau renversé à l’ananas. J’interroge donc la personne qui s’en est occupée… Elle l’a rangé dans un seau qui autrefois servait à la conservation du chocolat. Hélas ! Elle ne se souvient plus duquel seau il s’agit parmi la dizaine que nous possédons. Impossible pour le moment de les fouiller un par un car ils sont condamnés par une tonne de mobilier. Trop exténué pour chercher, je me résous à manger le plat de beignets aux haricots sautés que je suis allé acheter au beignetariat du quartier, qui, fort heureusement, n’est pas loin de la maison. Après avoir pris des forces, j’installe les lits de chacune des deux chambres pour que nous puissions dormir. Demain est un autre jour et assurément je vais retrouver mon précieux gâteau. Hélas !
Le chant du coq sonne au petit matin. Nous nous activons pour ranger les effets dans les espaces qui leur conviennent. Les valises et assimilés dans les chambres, les marmites et autres ustensiles dans la cuisine, le nécessaire de toilette dans la salle de bain, les appareils électroniques dans la salle de séjour… bref ! C’est le grand rangement en plus du grand nettoyage. Le transport de matériel d’un lieu à un autre s’accompagne toujours de saleté malgré les précautions prises. Nous passons toute la journée à faire cette tâche… mais pas de trace de mon gâteau. Je passe les seaux en question au peigne fin, ma pâtisserie ne s’y trouve pas. Celle qui s’est occupée de cela est tout aussi surprise. Nous continuons les recherches. Hélas ! La nuit tombe encore et nous ne l’avons pas retrouvé.
Ce n’est que tôt le matin du jour d’après que nous mettons enfin la main sur ce gâteau renversé à l’ananas. En réalité, elle l’a emballé dans un plastique noir et l’a mis dans le grand seau noir qui sert à faire des réserves d’eau. C’était dans un seau, certes, mais pas celui du chocolat. Je retire donc le gâteau de là. Il dégage déjà une odeur fétide, signe d’une décomposition.
Je le fais chauffer pour essayer de le récupérer. Dommage pour moi, la chaleur à 180° n’a pas réussi à se défaire des agents microbiens qui avaient déjà commencé à faire le festin de mon gâteau renversé à l’ananas. Je veux forcer et manger une bouchée mais l’odeur de pourriture m’en dissuade. Je me fais une raison ! Mon gâteau renversé à l’ananas qui, il y a deux jours, était délicieux, est aujourd’hui immangeable. J’ai un pincement au cœur. Je suis déçu. Je le jette dans la poubelle, malgré moi.
Trois jours après, j’essaie de refaire le même gâteau mais avec des ingrédients différents. Faute de sucre, j’utilise le miel pour faire le sirop qui va aller au fond du moule. Tout ne se passe pas comme prévu … le miel se brûle, pire, se calcine. Les éléments étant disproportionnés dans la pâte , le gâteau ramollit une fois sorti du four, en plus du fait qu’il n’a pas bien cuit. Quel gâchis ! Une nouvelle déception !
Depuis ce jour, l’occasion de faire un gâteau renversé à l’ananas ne s’est plus présentée. En fait, la première fois, c’était la chance du débutant, un peu comme dans les affaires de jeux de paris où l’on remporte toujours – ou pas forcément – la première mise.
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