Les élections devraient être ces moments où la nation respire, où la voix du peuple s’élève comme une prière pour le changement. Mais au Cameroun, cette respiration a souvent l’odeur du gaz lacrymogène
Sans surprise, Paul Biya a encore gagné. À 92 ans, le “vieux lion” du Cameroun prolonge l’un des plus longs règnes politiques au monde. Le 27 octobre 2025, le Conseil constitutionnel a confirmé sa victoire à la présidentielle du 12 octobre, avec 53,66 % des suffrages. Face à lui, son ancien ministre devenu opposant, Issa Tchiroma Bakary, crie à la fraude et affirme détenir les vrais chiffres : 54,8 % pour lui, contre 31,3 % pour Biya.
Le président du Front pour le Salut National du Cameroun (FNSC) appelle ses partisans à descendre dans la rue, pacifiquement. Il parle de “vérité des urnes”. Très vite, les chants se transforment en cris, les pancartes en pierres, et les boucliers en murs infranchissables.
Le feu, le chaos… et les vies perdues
À Douala, le marché central s’embrase. Des boutiques pillées, des stations-service incendiées. À Bafang, la permanence du RDPC n’est plus qu’un souvenir calciné.
À Bertoua, des véhicules de police brûlent, et à Mandjou, une sous-préfecture tombe sous les flammes. Dans tout le pays, les flammes dévorent l’espoir comme une brousse sèche en saison sèche.
Les manifestants ont pris d’assaut la brigade de gendarmerie de Nkoulouloun à coup de lance pierres. En riposte, les gendarmes ont répondu par des tirs « à balles réelles ». Légitime défense ? Human Right Watch parle d’un usage disproportionné de la force. Ces actes, condamnables, ont ajouté de la douleur à la colère. Et quand la colère s’en mêle, c’est souvent l’innocent qui paie la note.

Mais au cœur de ce chaos, il y a ce chiffre qui glace : quatre personnes tuées dimanche dernier à Douala. Le gouverneur de la Région du Littoral, Samuel Dieudonné Ivaha Diboua, l’a confirmé dans un communiqué officiel : « Ces individus ont attaqué la brigade de gendarmerie de Nkoulouloun et les commissariats de sécurité publique des 2ᵉ et 6ᵉ arrondissements (…) et quatre personnes ont malheureusement perdu la vie. »
Le pillage, l’autre visage de la folie

Au-delà des slogans et des balles, une autre violence s’est installée : celle des badauds qui profitent du chaos. Des vidéos circulent sur les réseaux : à Douala, des hommes et des femmes emportant des palettes de poissons du dépôt Congelcam, comme s’ils avaient trouvé un trésor tombé du ciel. L’image la plus insolite — et la plus triste — montre un homme qui s’éloigne calmement, trois bouteilles à la main, issues du pillage et de l’incendie de la station Tradex voisine.

Mais derrière cette ivresse du gain facile se cachent des ruines : des centaines, peut-être des milliers de Camerounais vont se retrouver sans emploi, du jour au lendemain.
Les entreprises détruites, les stations incendiées, les commerces saccagés, ce sont autant de familles plongées dans la précarité.
Le désordre n’a jamais libéré un peuple ; il l’a toujours enchaîné à la misère.
Qui écoutera enfin la douleur des Camerounais ?
Le bilan humain est lourd. Des familles pleurent, pendant que les autorités promettent des poursuites judiciaires. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) appelle à la retenue. L’Union européenne s’inquiète, Amnesty International demande des comptes. Mais au milieu de ces communiqués, une question demeure :
qui écoutera enfin la douleur des Camerounais ?
Les élections sont finies, mais la blessure reste ouverte. Le Cameroun, notre pays, mérite mieux que cette spirale où la politique se conjugue toujours avec la violence. La démocratie n’est pas un combat de rue, c’est une promesse à tenir.
Alors, que chacun — pouvoir, opposition, société civile — fasse sa part pour que 2025 ne soit pas juste une autre année perdue dans la fumée.
Parce qu’à force de pleurer nos morts, nous finirons par oublier de rêver notre avenir.