L’année 2026 s’est ouverte sous le signe de la mémoire, du souffle ancestral et du théâtre vivant. Le 1er janvier, au centre touristique Ecopark Yaoundé, situé à Ahala, le public a été convié à un voyage hors du temps à travers le spectacle théâtral Ngan Medza, une fresque scénique de 45 minutes inspirée de la mythologie du peuple Beti-Ekang. Un pari audacieux pour inaugurer l’année, et surtout un acte culturel fort.

Dès l’ouverture, le ton est donné. Deux percussionnistes entrent en scène, tam-tam et tambour dialoguant dans une pulsation profonde, presque tellurique. La musique d’Ismaëlo – Africa enveloppe l’espace, installe l’écoute et prépare les corps à recevoir l’histoire. Le théâtre ici ne divertit pas seulement : il convoque.
Quand la parole du conteur plante le décor du spectacle Ngan Medza
La première scène s’ouvre sur l’entrée du conteur, vêtu d’une peau de panthère. C’est le slameur Bern’ArtDo qui prend la parole. Sa présence est magnétique. La voix posée, rythmée, presque incantatoire, il s’adresse au public et plante le décor : « Ce que vous allez entendre ce soir n’est pas une histoire inventée. C’est une mémoire. C’est l’histoire de nos origines, une histoire que l’on raconte pour ne pas oublier. »

Bern’artdo remonte alors le fil du temps et convoque l’ancêtre mythique Nanga. « Nanga est notre père à tous. De lui sont nés Kolo Beti, Eton Beti, Mvele Beti, Mvan Beti, Meka Beti, Bulu, l’unique fille, et Ntumu, le dernier-né », déclame-t-il. Il poursuit, rappelant l’origine lointaine des Ekang : « Nous venons des terres chaudes du nord-est de l’Afrique. Nous étions un peuple de parole, de rites et de sciences sacrées. Nous avons marché longtemps avant d’atteindre les grandes forêts. »
Ce n’est qu’après cette longue migration, explique encore le conteur, que survient la rupture : « Au XVIIIᵉ siècle, en avançant vers l’Adamaoua, nous avons rencontré les Fulbé. La peur, la violence et la fuite nous ont conduits jusqu’au fleuve Sanaga. » L’obstacle semble infranchissable. C’est alors qu’intervient le serpent mystique, Ngan Medza, immense boa totem envoyé pour sauver le peuple.
Songes, conflits et fracture communautaire

La deuxième scène introduit un roi sur son trône, troublé par un songe. Il convoque son conseiller. La tension est subtile, mais perceptible. Une transition musicale aux sonorités arabes nous transporte ensuite dans la chefferie Fulbé de l’Adamaoua. Le décor change : tapis, tableaux représentant des filles peules. Le conflit communautaire est posé. La chasse est interdite. Les Ekang sont menacés.
Le spectacle évite le manichéisme. Il montre la complexité des rapports entre peuples, les incompréhensions, les décisions politiques qui brisent des équilibres anciens. La scène suivante, située dans un petit village Ekang, ramène l’intimité : quatre huttes, des cases en terre battue, et un dialogue chargé d’inquiétude. Le conseiller raconte son entretien avec le chef. Le songe annonce l’exil.
Une phrase résonne comme un avertissement biblique et symbolique : « Adamaoua, la terre où Adam et Aoua ont mangé le fruit. »
La Sanaga comme ligne de vie et de mort
La scène centrale du spectacle est sans doute celle de la rencontre avec la Sanaga. Les Ekang sont en fuite. Ils sont face au fleuve. Le désespoir s’exprime dans une supplique collective : « Nous portons vos noms, vos rites, votre histoire. Ne nous laissez pas mourir. »
C’est alors qu’un gros serpent boa jallit de l’eau. Sa voix se fait entendre. Grave, profonde : « Mon dos est large. Montez. Restez unis. »

La scénographie est simple mais efficace : une longue mousse serpentiforme, terminée par une tête symbolique. Les Ekang traversent le fleuve Sanaga sur le dos du boa. Mais le chef reste en arrière pour mener la bataille. Il meurt. Le sacrifice est total.
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Une émotion portée par la voix
La transition suivante est un moment de grâce. La chanteuse Merveille Bella, accompagnée du slameur Bern’ArtDo, livre une oraison funèbre bouleversante. Sa voix, aiguë, maîtrisée, profondément mélodieuse, traverse la barrière de la langue. Même sans comprendre les mots, l’émotion frappe. Frissons garantis. La mort est interrogée, pleurée, mais aussi honorée.
« Pourquoi la mort ne meurt pas ? » La question reste suspendue.
Dans la dernière scène, le peuple Ekang descend du dos du serpent. Ngan Medza leur laisse un ultime message : « Restez toujours unis. Un peuple uni avance. Un peuple divisé se brise et tombe. »
La narration se referme sur cette vérité intemporelle. Un peuple sans culture est un peuple sans âme.
Une jeunesse au cœur du projet Ngan Medza
À la sortie, les réactions sont éloquentes. Marcel, spectateur, confie : « L’idée était foncièrement originale. La mise en scène est réussie, la sonorisation bien maîtrisée. Ce genre de spectacle est vraiment important pour la jeunesse. »
Le metteur en scène, Brice Belinga, étudiant en arts du spectacle et cinématographie à l’Université de Yaoundé I, revient sur la genèse du projet : « L’idée m’est venue d’un grand frère qui m’a parlé de Ngan Medza. Nous voulions valoriser la culture camerounaise. Ce spectacle symbolise à la fois la traversée, la rupture et la mémoire. Je suis très satisfait, surtout de voir autant de jeunes et d’enfants. »
Pour Foe Essomba Antoine Boris, membre fondateur d’Ecopark Yaoundé, ce spectacle marque le début d’une série : « Il s’agit de sensibiliser les jeunes à leurs origines, sans communautarisme. Connaître sa culture permet de mieux dialoguer avec les autres. »
Une œuvre nécessaire

Avec Ngan Medza, le théâtre redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un espace de transmission, de mémoire et de dialogue entre générations. À Ecopark Yaoundé, ce 1er janvier 2026, la culture n’a pas seulement été célébrée. Elle a été vécue.