Crédit: Université de Yaoundé

Mes années à l’Université de Yaoundé 1 : à la merci d’une télécommande

A l’occasion de la 59e édition de la fête nationale de la jeunesse, qui se célèbre tous les ans, le 11 février, l’association des blogueurs du Cameroun (ABC) organise une campagne d’articles de blogs sur le thème : « souvenirs de jeunesse ». Dans ce cadre, je vous invite à découvrir mon parcours académique à l’Université de Yaoundé 1. Il s’est transformé en un véritable casse-tête. En cause : les télécommandes dysfonctionnelles qui me faisaient rater les évaluations. Cette méthode d’évaluation a prolongé mon parcours, me faisant passer six longues années pour obtenir ma licence au lieu des trois années usuelles.

Les rêves d’enfance et les réalités de l’Université

Quand j’étais enfant, mon rêve était de devenir avocat. Mon imagination me plongeait en pleine cours de justice, où je défendais magistralement mes clients dans des affaires diverses. Je me voyais faire des études de droit. Sauf que mon rêve s’est effondré tel un château de cartes, le jour de la proclamation des résultats du baccalauréat de l’enseignement général en juillet 2015. Entre joie et euphorie, je savourais avec bonheur l’obtention de mon tout premier diplôme universitaire. Et il faut dire qu’à ce moment-là, mes pensées étaient très loin d’envisager un parcours académique. Le nouveau bachelier que j’étais a passé des vacances paisibles à l’abri des notions scolaires et assimilés.

À la rentrée scolaire 2015/2016, je me sentais tout d’un coup embêté de ne plus avoir à porter l’uniforme de tissu tergal de couleur verte à rayure blanche de mon ancien établissement. Ce lundi là, je me sentais tout bizarre. Des sentiments mitigés m’animaient. Heureux de la liberté de disposer de son temps et à la fois contrarié de ne plus pouvoir taquiner enseignants et surveillants.

Focgo Feugui Sidoine - tenue Institut victor Hugo 2015 - 01 Crédit : MEJEU FEUGUI Philomène
Focgo Feugui Sidoine en tenue de l’Institut victor Hugo 2014 Crédit : MEJEU FEUGUI Philomène

Le mardi… Je m’étais résolu à faire un tour dans le collège de mon ex-petite-amie, d’avec laquelle la rupture fut prononcée un mois avant la rentrée. Je me sentis à l’aise dans ce lieu de savoir. Au point où, en fin de semaine, j’ai informé ma mère du fait que « je doute de la qualité de mon bac. Je n’ai pas le niveau. Je dois reprendre la terminale au collège Jésus-Marie pour passer le bac avec un très bon niveau. » Tout naturellement, elle me fit des remontrances assez sévères, en m’invitant à penser désormais à l’université. Et justement, la semaine suivante marquait le début de la phase de pré-inscription dans les deux universités d’État de la région du Centre.

« La patience est la première Unité d’Enseignement à valider à l’Université de Yaoundé 1 »

Au moment de faire le choix des études académiques, le droit ne figurait pas dans mes plans. Et pourtant, toute ma bande d’amis de terminale s’est inscrit en Faculté des Sciences Juridiques de l’Université de Yaoundé II – Soa. Quant à moi, j’ai opté pour la psychologie à la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaine de l’Université de Yaoundé I – Ngoa-Ekelle. Cette discipline m’intéressait bien. Lors du remplissage en ligne de la fiche de pré-inscription, ma mère me convaincu de prendre l’anthropologie. Car, dit-elle, cette science est bien complète et englobe la psychologie et toute les autres sciences humaines. Après impression de la fiche avec toutes les informations nécessaires, rendez-vous au campus de Ngoa-Ekelle pour le dépôt du dossier physique.

« La patience est la première Unité d’Enseignement à valider à l’Université de Yaoundé 1 » avais-je entendu à plusieurs reprises dans les multiples files d’attente au campus. Cette phrase porte tout son sens. Il m’aura fallu trois jours d’affilés pour pouvoir enfin déposer mon dossier de pré-inscription. Un processus en trois étapes marqué à chaque fois par d’interminables colonnes de jeunes bacheliers comme moi, qui frappent aux portes de ‘‘la mère des universités’’. Trois heures de temps en rang pour recevoir la chemise cartonnée dans laquelle insérer tous les éléments du dossier. Six heures supplémentaires pour espérer s’entretenir avec le conseiller d’orientation, qui au final, la journée écoulée, s’avère indisponible. Le lendemain il m’aura fallu trois heures de temps pour enfin passer devant le conseiller d’orientation – juge d’admission. Lequel valida, après rapide coup d’œil sur mon relevé de notes du baccalauréat, mon admission en anthropologie. 

FOCGO SIDOINE au campus de Ngoa-Ekele en 2016. Université de Yaoundé 1
FOCGO SIDOINE au campus de Ngoa-Ekele en 2016.

Trois jours pour 15 heures de cours par semaine.  Waouh la liberté !

Deux semaines après, rentrée académique. L’emploi de temps était assez souple. Trois jours pour 15 heures de cours par semaine. Waouh la liberté ! Une liberté encore plus frappante dans la Salle E114 du Département d’anglais, espace de cours assez spacieux pour les près de 300 étudiants que nous étions. Loin de la rigueur du collège où l’on n’entre pas après l’enseignant, où il fallait demander la permission avant de sortir, où il fallait absolument se passer de son téléphone, l’université de Yaoundé 1 n’avait aucune restriction. Du moins, en ce qui concerne la majorité des enseignants. Seule une dame, sur les dix chargées de cours que nous avions, accordait de l’importance aux règles de bonne conduite dans sa salle. Je me rappelle avoir manqué une note de  « CC » Contrôle Continu car j’étais arrivé cinq minutes après le début de l’épreuve. Ah Sidoine, quel éternel retardataire !

Parlons justement du système d’évaluation, qui est divisé en deux parties. La première, c’est le Contrôle Continu ou « CC » qui compte pour 30% de la note finale. C’est à chaque enseignant de mener son évaluation selon son emploi de temps. La seconde, la Session Normale comptant pour 70% de la note définitive. C’est un examen harmonisé sur tout le campus. Cette année-là, le recteur de l’Université de Yaoundé 1, le professeur Maurice Aurelien SOSSO (recteur 2012-2024) avait décidé d’implémenter la télé-évaluation.

Les étudiants en plein exercice de télé-évaluation.  Université de Yaoundé 1
Les étudiants en plein exercice de télé-évaluation. Crédit : K’rim Mefire

La télé-évaluation ou l’enfer du paradis de la télécommande

« C’est une première expérience dans le système universitaire camerounais : la télé-évaluation. L’initiative entamée l’année 2015/2016 a contribué à accélérer l’impact du numérique dans l’enseignement et la recherche » peut-on lire dans un article du média THINK-TANK Africa. « Les premières années de la Faculté des Sciences (FS) et de la Faculté des Arts, Lettres et sciences Humaines (FALSH) avaient servi de ‘‘cobayes’’ », ajoute cet article.

Justement, j’étais parmi les ‘’cobayes’ de ce système d’évaluation « innovant ». L’utilisation était très simple. « Les étudiant(e)s en salle d’examen disposent d’une télécommande. On octroie à chacun un numéro d’ordre enregistré dans le dispositif numérique de l’évaluation. Les questions, essentiellement à choix multiples (QCM), s’affichent ensuite sur un écran géant. Les étudiant(e)s testent leurs connaissances en cliquant à partir de la télécommande sur le numéro correspondant à la réponse à la question figurant sur l’écran. »

La télé-évaluation est un véritable paradis pour l’étudiant car il n’a plus besoin de rédiger, comme c’est le cas au CC. Il suffit juste de faire le bon choix, rapidement, le temps des 15 secondes de réflexion pour chacune des 70 questions de l’épreuve. Cependant, c’est un véritable enfer car il présente des revers. Entre les télécommandes connectées au wi-fi qui perdent constamment le réseau, ou encore les problèmes de batterie déchargées en pleine épreuve, ce n’est pas évident pour bon nombre de camarades de s’en sortir avec cet outil. De plus, pas besoin de se casser la tête à étudier, il faut juste faire appel à la chance. Le QCM est avant tout une affaire de hasard. En ce qui me concerne, c’est un problème de vue qui m’a fait faire six ans pour réussir.

Une télécommande défectueuse. Crédit : Joël Bertrand Nga Ntédé

Trois ans au niveau 1 à cause de la télécommande

J’ai grandi avec une myopie évolutive qui s’est aggravé au fil des années. Alors, pendant la composition j’avais parfois du mal à voir les questions qui s’affichaient à l’écran. Au second semestre, au terme de la session normale, j’avais trois unités d’enseignement à rattraper. Les notes n’étaient pas bonnes. J’ai donc franchement étudié, comme jamais auparavant, pour rectifier le tir.

Me voilà donc en salle pour la session de rattrapage, décidé à cartonner. Avant de composer, il faut s’inscrire dans le système en tapant le code correspondant à son nom. L’écran était flou devant mes pauvres yeux malades malgré ma place assise au premier banc. J’avais du mal à déchiffrer mon code, mais j’y suis parvenu après beaucoup d’effort, enfin, c’est ce que je croyais. L’épreuve était à ma portée grâce à ma préparation intense effectuée en amont. Maintenant, place aux résultats.

Grande fut ma surprise de ne pas voir mon nom affiché sur la liste des résultats des unités que j’avais rattrapées. C’est à ce moment que j’ai réalisé mon erreur monumentale. J’avais tapé le code du nom au-dessus du mien soit 125 au lieu de 124. De facto, je composais pour un certain Fissou sans m’en rendre compte. Je lui avais donné, malgré moi, une note de 60/70. Et pourtant, il n’avait pas pris le risque de mettre en péril ses 34/70. C’est ainsi que j’ai vu ma note de 15/70 reconduite. A cela il fallait ajouter ma note de CC de 10/30 pour un total de 25/100 soit 5/20, un cuisant échec. Des notes pareilles j’en avais sur quatre unités sur les dix. Le reste n’était pas suffisamment élevé pour me permettre d’aller au niveau supérieur.

Le babillard central de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l'Université de Yaoundé 1. Crédit : K'rim Mefire
Le babillard central de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines. Crédit : K’rim Mefire

Six ans pour obtenir ma licence à cause de la télécommande

L’année suivante, je n’étais plus assez motivé pour fréquenter l’université. Je m’étais concentré sur mes activités radiophoniques au lieu d’aller faire cours. Je m’étais investi à fond dans la production de l’émission « Les cop’s d’abord » sur la CRTV FM94 et l’émission « Cop’s sur les ondes » du Club Communication de l’Université de Yaoundé sur Radio Campus. Ces expériences m’ont largement aidé pour ma carrière de journaliste.

Mon parcours académique se résume en trois années au niveau 1 (Licence 1), deux années au niveau 2 (Licence 2) et une année au niveau trois (Licence 3). J’ai essayé de m’inscrire en cycle Master, mais je n’étais pas assez motivé pour poursuive l’aventure. Au moins de côté-là la télé-évaluation n’est pas d’actualité.

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Auteur·e

sidoinefeugui

Commentaires

MVENG Caroline
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Quelle histoire, d’où l'importance d'adapter les projets numériques innovants aux réalités du contexte local

FOCGO FEUGUI Sidoine
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Justement l'université de Yaoundé n'a pas adapté au contexte... un système conçu pour un nombre réduit d'étudiant ils ont pris pour l'implémenter dans un espace où les effectifs sont pléthoriques.